mercredi 2 août 2017

Seule en Europe face à Erdogan : l'Allemagne - Ara Toranian

Ara Toranian

Seule en Europe face à Erdogan :
l'Allemagne

 par ARA TORANIAN

L'Allemagne est le seul grand Etat européen à s’élever publiquement contre Erdogan et sa dérive dictatoriale en Turquie.
(Editorial NAM du 30 juillet 2017) http://armenews.com/rubrique.php3?id_rubrique=1

0n pourra reprocher tout ce qu’on veut à l’Allemagne de Mme Merkel, mais pas son absence de courage politique face à la dérive dictatoriale d’Erdogan. Alors que l’Europe continue à payer grassement la Turquie au titre des fonds de pré-adhésion (7 milliards déjà versés depuis 2005 et 6 milliards prévus jusqu’à 2020), elle est le seul grand Etat européen – soutenue par la Belgique, les Pays-bas et l’Autriche – à s’élever publiquement contre le despote. Le 20 juillet la RFA (qui compte la plus grosse communauté turque d’Europe) devait notamment annoncer une «réorientation» de sa politique vis-à-vis d’Ankara au lendemain d’une énième vague d’arrestation à Istanbul de défenseurs des droits de l’homme, dont l’un est citoyen allemand. Et, tandis que le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble, poids lourd du gouvernement, comparait la Turquie du président Recep Tayyip Erdogan à la «dictature communiste en RDA», Berlin, joignant le geste à la parole, décidait de retirer ses troupes de la base militaire d’Incirlik, et proclamait le 21 juillet le gel de toutes ses livraisons d’armes en direction d’Ankara. On aurait aimé croire que ces pressions visant à amener Erdogan à de meilleurs sentiments démocratiques suscitent dans les rangs européens un certain soutien, d’autant que neuf Allemands, dont quatre ayant également la nationalité turque, sont actuellement détenus en Turquie. Cela aurait été, une fois de plus, se bercer d’illusions ! Si le commissaire européen Johannes Hahn, navré désolé, disait le 24 juillet que «la Turquie devrait comprendre les raisons de tout cela (les tensions avec l’Allemagne) et devrait y remédier», la chef de la diplomatie européenne Federica Mogherini rassurait Ankara dès le lendemain en déclarant que «clairement la Turquie est, et reste, un pays candidat » tout en reconnaissant tout de même qu’il soit «difficile en ce moment d’ouvrir de nouveaux chapitres». Des propos, on s’en doute, de nature à faire trembler Erdogan ! D’autant plus que l’absence totale de stratégie globale de l’Union européenne à son égard se double d’un terrifiant déficit de solidarité entre ses membres.

Les pays de l’Union ne se croient en effet tenus de dénoncer les persécutions en Turquie que dans la seule et unique circonstance où l’un des leurs en fait les frais. C’était le cas de la Suède le 19 juillet, lorsque l’un des ressortissants qui se rendait à un séminaire «sur la liberté de l’internet» dans l’ile de Büyükada au large d’Istanbul a été arrêté. Idem pour la France, qui ne s’est manifestée contre la situation en Turquie qu’avec la grève de la faim du photographe Mathias Depardon, scandaleusement incarcéré en mai-juin 2017. Depuis sa libération, obtenue après une intervention d’Emmanuel Macron en personne, la diplomatie française a réenfoui sa tête dans le sable, laissant l’Allemagne se débrouiller seule avec Ankara. Comme elle l’avait déjà lâchée en mars dernier, sous la mandature précédente, en autorisant Mevlüt Cavusoglu ministre des affaires étrangères turc à tenir un meeting de campagne électorale pro AKP à Metz, alors qu’il en avait été interdit outre-Rhin, aux Pays-Bas, en Suisse et en Autriche. Toujours ce remarquable esprit de corps du Quai d’Orsay !

Mieux, on apprend que la France a signé avec l’Italie le 18 juillet un accord dans le but de développer les systèmes nationaux de défense antimissile avec la Turquie. Ainsi, pendant la répression, les ventes d’armes continuent (sauf pour l’Allemagne)… Dans ces conditions, le nouveau sultan n’a aucun soucis à se faire. Les arrestations tous azimuts contre les militants, les journalistes, les artistes, les intellectuels, les fonctionnaires, les minorités, pourront se mener sans encombre sur le plan européen. Non seulement l’État turc pourra piétiner à loisir les libertés (plus de 50 000 emprisonnements arbitraires et 110 000 licenciements à motif politique dans son administration depuis un an), mais il percevra en retour des sommes colossales de l’Europe pour se mettre en conformité avec les droits de l’homme ! Mieux, il pourra également se permettre le luxe de faire la morale à ses membres : «Nous n’avons pas de leçon d’humanité à recevoir de la part de ceux qui, pendant les deux conflits mondiaux, ont commis les massacres les plus impitoyables, les plus sanglants et les plus sauvages» a tonné le 25 juillet à l’adresse de l’Allemagne M. Recep Tayyip Erdogan, lui-même à la tête d’un État négationniste complice et receleur du génocide des Arméniens de 1915 !

Mais qu’à cela ne tienne. L’État turc, détenteur d’une solide immunité internationale, en a connu d’autres : massacres de Kurdes, oppression des minorités, occupation de Chypre, violations régulières des frontières de ses voisins, coups d’État multiples et variés et ce, sans jamais que son statut de «grand pays ami de l’occident» ne soit jamais remis en cause. Il n’y a donc aucune raison que les choses changent. À ceci près peut être que pour la première fois l’Allemagne, son plus grand soutien en Europe depuis plus de cent ans est en train de dire «stop». Cette situation inédite fournira-t-elle à ses partenaires européens l’occasion, pour une fois, de se montrer solidaires et courageux face à cet État coutumier des sorties de route politiques aussi féroces que sanglantes ? Amnesty international, dont la directrice en Turquie est emprisonnée, et Reporters Sans Frontières viennent de préconiser une réaction en ce sens. Mais pour l’instant, c’est bel et bien Erdogan qui continue de mener la danse, devant une Europe divisée et «rampante», pour reprendre le mot du leader centriste israélien Yaïr Lapid, qui en appelait le 27 juillet à un sursaut.

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